JEA 2020 : L’arc romain de Saintes

Écrit par Christian Vernou

L’ARC ROMAIN DE SAINTES A 2000 ANS.

Vignette

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L’arc romain que l’on observe avec curiosité le long du quai Bassompierre à Saintes a plus de 2000 ans. Il est la fierté des habitants de cette ville et fait la curiosité des touristes friands de vestiges anciens. En effet, bien peu d’arcs d’époque romaine sont venus jusqu’à nous. L’amateur pense immédiatement à ceux du Sud de la France (Orange ou Glanum, par exemple) mais il oublie souvent ce monument saintongeais qui porte en lui une histoire mouvementée que nous allons vous conter.

ArcGermanicus

Fig. 1 Relevé topographique de l’arc de Germanicus issu d’une photogrammétrie, par V. Miailhe (SahCM)

L’arc et le pont : une histoire commune

On ne sait pas bien comment l’arc était positionné à l’origine. Grâce aux gravures anciennes, on imagine qu’il était ancré sur une des piles du pont romain franchissant le fleuve Charente (Carantonus). A priori, il se situait à l’entrée du pont, sur un massif qui prenait appui sur le talus de la rive droite (à l’est). Cette donnée est hypothétique car à l’époque moderne, l’ouvrage d’art a été modifié. Le fleuve ayant déplacé son lit du côté de la rive droite, il fut nécessaire de construire trois arches supplémentaires en direction du faubourg des Dames. Depuis lors, l’arc est apparu comme « au milieu du pont », souvent figuré comme tel dans l’iconographie d’époque moderne (fig. 2).

fig. 2 Fig. 2 Vue cavalière de Saintes en 1560, par Georges Braun

Retenons que le monument était en belle place à l’origine, comme pour servir d’entrée majestueuse à la ville, l’urbs, qui se situait sur l’autre rive. Mediolanum était la capitale de la province d’Aquitaine et son commanditaire, Caius Julius Rufus, avait tenu à l’édifier sur l’axe principal qui marquait la ville antique. Celui-ci correspondait à l’arrivée de la grande voie est-ouest venant de Lugdunum-Lyon et menant à l’Océan Atlantique. C’était une des voies majeures aménagées sous l’empereur Auguste et qui distribuaient le territoire de la Gaule : les voies dites d’Agrippa (Strabon, Géographie, IV, 6, 11). Sur la rive gauche, une fois le pont franchi, on trouvait le decumanus maximus (la rue Victor Hugo), la voie principale d’orientation est-ouest.

Le choix de l’emplacement n’était donc pas innocent, cet axe de communication était essentiel au commerce et aux transports terrestres provenant de l’est et du nord, pour accéder aux territoires atlantiques ou du bordelais. N’oublions pas que jusqu’au Moyen Age, le pont de Saintes était le seul ouvrage d’art franchissant le fleuve, bâti en pierre. Cavaliers, marchands et voyageurs, rouliers et bouviers pouvaient lever la tête et penser ainsi à son généreux donateur.

Un arc érigé en l’honneur de l’empereur Tibère

Le monument est un arc romain à deux baies. Ce type est moins commun que les arcs à une seule arche ; on en connaît toutefois six dans le monde romain, dont cinq sont des arcs routiers. Cette disposition à l’entrée du pont marquait ainsi les deux sens de circulation. C’est un schéma que l’on retrouve pour certaines portes de villes gallo-romaines, comme à Autun (71) ou à Langres (52).

Le monument ne doit pas être confondu avec les arcs de triomphe ; il n’a jamais célébré le triomphe d’un général victorieux et aucun empereur n’est passé sous ses arches. Les arcs de triomphe sont d’ordinaire à une seule baie, ou bien, comprennent une grande arche épaulée par deux baies latérales ; rien de tel à Saintes.

Par son geste généreux, Rufus, issu d’une illustre famille noble santonne, a voulu célébrer la grandeur de l’empereur Tibère ; celui qui protège l’empire et lui assure sa prospérité. On parle alors d’acte d’évergétisme. L’inscription de la dédicace (1) associe deux princes impériaux : Drusus (le jeune), fils de Tibère et Germanicus, neveu de l’empereur. Sur la face donnant sur le fleuve, on distingue, en haut à gauche du monument, les lettres suivantes : GERMANICOGermanicus). C’est pourquoi à Saintes on parle de « l’arc de Germanicus ». Il est vraisemblable que des statues figurant ces princes s’élevaient au-dessus de l’arc romain.

On peut dater l’arc de Saintes grâce aux inscriptions. Sur la ligne inférieure mentionnant les titres de Germanicus, on note : flam(ini) August(ali), co(n)s(uli) II, imp(erator) II. Germanicus était donc prêtre du culte impérial et de plus, portait son second titre d’imperator (général victorieux), attribué depuis l’année 15. Mieux encore, sa titulature reconnaît son titre de consul pour la deuxième fois lors de l’érection du monument. C’est donc entre janvier 18 de notre ère et le 10 octobre 19, date de son décès à Antioche, que l’on doit dater l’érection de ce monument insigne.

Les malheurs de l’arc romain au cours des temps

Pour beaucoup d’entre nous, cet arc témoigne de l’antique passé de la ville et l’on se félicite qu’il ait ainsi pu traverser les siècles. En réalité, sa position actuelle est le résultat d’un âpre combat qu’il a fallu mener pour sa sauvegarde. En plus de l’agrandissement du pont du côté de la rive droite, d’importantes modifications ont eu lieu au Moyen Age : adjonction de moulins bâtis sur le flanc amont du pont, construction de merlons au-dessus de l’attique de l’arc, l’engageant ainsi à la défense de la ville. En effet, le fleuve a souvent servi de frontière naturelle au cours des conflits qui ont ensanglanté la région au cours des temps. On doit à l’architecte F. Blondel, la consolidation du pont devenue indispensable, notamment les piles qui supportaient l’arc.

Les infrastructures de l’ouvrage d’art devenaient toutefois instables, au début du XIXe siècle alors que le trafic routier augmentait. Par ailleurs, la circulation des gabarres, ces grands bateaux à fond plat qui véhiculaient les vins, puis les eaux de vie, devenait périlleuse sous les arches du pont. Après de nombreux revirements, il fut décidé vers 1840 de détruire le vieux pont et d’en construire un nouveau dit « en fil de fer », un peu plus en aval (ancêtre du pont actuel).

fig. 4Fig. 3 Localisation du sondage archéologique de 2004 sur le plan de C. Masse, topographie de V. Miailhe

L’arc est alors entièrement démonté à partir de 1843 ; ses blocs marqués pour en faciliter le remontage gisaient sur la berge de la rive droite. Victor Hugo, de passage à Saintes à la fin août de cette année, s’est offusqué de cette «opération barbare et dérisoire ». Grâce à l’opiniâtreté des érudits locaux et principalement à la Société d’Archéologie et d’Histoire de la Charente-Maritime, la situation a évolué favorablement. L’inspecteur des Monuments Historiques, Prosper Mérimée, s’est engagé résolument en faveur de la sauvegarde du monument. Il finit par obtenir qu’on le remonte sur le nouveau quai de la rive droite, soit à 28 m plus à l’est et suivant une orientation légèrement décalée par rapport à son axe d’origine, transformation observée lors d’un diagnostic archéologique dirigé par J.-Ph. Baigl (Inrap), en 2004 (fig. 3). L’arc était très mutilé et incomplet, aussi les restaurateurs dirigés par les architectes V. Fontorbe et J.-J. Clerget, ont dû utiliser de nombreux blocs neufs ; opération radicale, achevée en 1851 mais qui a sauvé le monument et nous permet de l‘admirer à nouveau.

Christian VERNOU, UMR 6298, ARTEHIS.

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